Eclairage

Quelle place pour l’intelligence artificielle dans l’assurance ?

Les robots sont en train d’envahir notre quotidien professionnel suscitant plus d’inquiétude que d’engouement. Ils constituent l’une des expressions de la numérisation des activités. L’avant-garde d’une révolution dont nous pouvons attendre néanmoins de réels progrès.

La "révolution numérique", pour le philosophe Michel Serres, est une avancée de l'humanité du même ordre que l’invention de l’écriture. Il qualifie donc cette avancée de révolution et c’est bien ce qui inquiète. D’autant qu’en termes de perception, le digital a changé de statut. Il a quitté la mouvance technologique, où il est très présent, pour devenir une préoccupation stratégique avec des traductions concrètes. L’arrivée des robo-advisors, ces systèmes automatisés capables d’assurer la gestion de portefeuilles en ligne ou diverses opérations commerciales avec une faible intervention humaine, n’est plus une perspective futuriste. L’inquiétude se transforme en fantasme et l’on parle d’ubérisation, ce vocable devenu synonyme d’abomination.

La réalité est toute autre. S’il est vrai que les capacités apportées par l’intelligence artificielle sont très prometteuses et ouvrent des champs de progrès considérables, elles ont aussi leurs limites. La recherche financière elle-même souligne combien les immenses capacités vont modifier de fond en comble l’organisation du travail. Mais dans de nombreux domaines ces outils ne peuvent pas se substituer à la sensibilité humaine qui est l’expression la plus aboutie de son intelligence. Ainsi, tous les systèmes actuels se heurtent à la compréhension de la rationalité, qui dans sa réalité humaine obéit à des comportements qui lui sont propres. En d’autres termes, le sens commun, cette faculté, d’apprendre, de comprendre puis d’analyser des situations non seulement complexes, mais tridimensionnelles car elles sont faites de raison, de rationalité, mais aussi d’humeur, de subjectivité et de sentiments, n’appartient encore qu’à l’homme et surement pour longtemps encore.

Pour autant, l’intelligence artificielle et les robo-advisors ouvrent le champ des possibles en permettant à des fortunes modestes d’accéder à des capacités de gestion auxquelles elles ne pouvaient prétendre. Ils concourent ainsi à la démocratisation de la gestion d’actifs. Néanmoins, le modèle économique « pure player », c’est-à-dire sans intervention humaine s’avère très onéreux et donc impraticable. L’utilisation de ces machines s’inscrit donc dans une gestion globale de client et pas vraiment dans une dynamique de conquête.

Ainsi, les formidables capacités de l’intelligence artificielle domestiquées par l’homme deviennent des outils fabuleux pour collecter, traiter et analyser des données. En cela, les robo-advisors sont appelés à devenir des assistants de qualité. Certes, ils vont modifier la manière d’exercer les métiers. Ils vont faciliter et rendre gérable les multiples contraintes, réglementaires, organisationnelles voire fonctionnelles de la fonction commerciale. Mais ces machines ne sont pas prêtes à occuper la fonction commerciale dans sa plénitude. Quoi que l’on dise ! Il faut aussi souligner que la maîtrise de ces capacités va devenir rapidement un avantage compétitif.

Néanmoins, leur arrivée dans les organisations va nécessiter une remise à plat sans précédent des organisations, mais aussi et surtout imposer une transversalité des fonctions à laquelle nous ne sommes pas habitués, avec à la clé une refonte des méthodes de management.

Henri DEBRUYNE

2017 : des raisons d’espérer !

Les temps sont troublés, certes. Les conditions de marché sont difficiles, bien sûr. L’avalanche réglementaire est perturbante également, mais il existe aussi de bonnes raisons d’espérer. 2017 recèle d’opportunités.

Le maelström réglementaire auquel le secteur financier est confronté depuis plusieurs années cause beaucoup de perturbations. Mais il renforce la solidité des organismes financiers et de leurs offres. Jamais les acteurs n’ont été aussi solides et donc capables de répondre aux besoins d’un monde chahuté, aux équilibres contestés et aux perspectives inquiétantes sous bien des aspects. La contribution potentielle des assureurs, notamment, aux besoins d’une société civile qui doit affronter de nombreux périls, s’étendant de l’évolution des risques climatiques à l’essoufflement marqué de l’Etat providence. Sous cet angle, solidité financière et savoir-faire sont deux atouts maîtres pour jouer une nouvelle partition, à n’en pas douter, de grande ampleur.

La réglementation, toujours elle, renforce la protection des intérêts des consommateurs. Un nouveau jeu de contraintes, à l’évidence, qui conduit à repenser et à rehausser la qualité de la relation client. Ce faisant, cette réglementation force à intégrer une dimension éthique parfois marginalisée, sinon oubliée. La responsabilité du distributeur devient centrale à travers le devoir d’information et l’obligation de conseil. Si une telle démarche va demander des efforts, elle sera un atout pour ceux qui joueront cette partition. Les autres, c’est vrai, ont quelques soucis à se faire.

L’épargne des ménages s’accroît et l’assurance vie reste le placement préféré des français. Certes, la conjoncture n’est guère favorable, les taux longs se trainent désespérément et les fonds en UC délicats à manier. Néanmoins, la manne est là et les besoins de long terme colossaux. Qui mieux que les assureurs peuvent développer des solutions crédibles ?

L’assurance non-vie reste une activité difficile et, ces derniers temps, les équilibres techniques sont plus compliqués à tenir. Toutefois, observons que sur une période moyenne (2005-2015) la rentabilité s’est globalement maintenue. Dans ces dimensions de risques, les besoins croissent aussi, il faudra les satisfaire, et les assureurs peuvent offrir un savoir-faire éprouvé.

Si l’avenir n’est pas un chemin de facilité, il n’est pas non plus sombre à pleurer ! Il existe de sérieuses raisons d’espérer. Ce qui est enthousiasmant !

Henri DEBRUYNE

La transformation digitale : rupture et rebond !

Il est acquis que la transition numérique va accélérer les évolutions en cours au point que l’assurance, dans l’expression de ses métiers, va changer plus nettement dans les dix ans qui viennent qu’elle ne l’a fait depuis ses origines.

Encadr bleuNL89v2L’individualisation et la maîtrise des risques, l’importance croissante de la prévention, l’émergence de nouvelles et redoutables problématiques liées au vieillissement des populations, pour ne citer que les plus évidentes, sont en train de modifier les approches sur lesquelles les acteurs sont installés. De même, la chaine de valeur est contestée. Le digital modifie les équilibres entre la délivrance du conseil, l’accompagnement des clients, la commercialisation et la gestion. Des pans entiers des fonctions actuelles seront prises en charge par l’automatisation, d’autres seront optimisées tandis que certaines seront simplement supprimées. *

La transition numérique pose de redoutables questions stratégiques. La naissance de plateformes globales d’échanges suscite autant de craintes que d’espoirs, attisés par un battage médiatique sans précédent. Elles sont l’une des expressions de la nouvelle économie. Celle qui, fondée sur l’innovation, propose l’économie du partage en libéralisant les échanges des obstacles transactionnels (dissymétrie de l’information, distances géographiques, coûts, etc.). L’ampleur et la rapidité avec lesquelles ces solutions se sont diffusées montrent que nous sommes face à un bouleversement de grande dimension. Pour autant, ce mouvement du full digital est-il aussi global et destructeur que certains l’annoncent ? Faut-il tenter, à tout prix de surfer sur cette vague ? En fait, il n’est pas une option. Il est réservé à quelques acteurs mondiaux, parmi les GAFA, dont la puissance, les moyens, l’organisation et le savoir-faire leur donnent des avantages compétitifs hors de portée des banques et des compagnies d’assurance, mêmes parmi les plus grosses. Le full digital est le terrain de ces acteurs et ils y auront toujours l’avantage.

Comme souvent dans les grandes révolutions, et la révolution numérique en est une, les impacts sont larges, puissants, potentiellement destructeurs. Mais ils amènent aussi une régénérescence des organisations, des méthodes et des systèmes relationnels. La vraie question est de savoir où se situent les éléments structurels de valeurs ajoutées pour ceux qui ne veulent pas être marginalisés par l’ubérisation annoncée. A condition, bien sûr et pour autant que l’alternative existe et soit défendue. C’est toute la difficulté de l’analyse et des choix qu’elle sous-tend. Si nous pensons que la relation client, la confiance qu’elle suppose et l’interrelation qu’elle nécessite avec ceux qui en sont les vecteurs restent des constituants incontournables, alors c’est une vision différente qui émerge.

Une fois clarifiés la structure de la valeur ajoutée, ses constituants et ses savoir-faire perçus par le consommateur, la question centrale est de cerner ce qu’apportent les outils digitaux. Comment peuvent-ils renforcer la relation client ? Quels impacts sur les facteurs de performance ? Nous voyons bien que les enjeux se focalisent sur l’anticipation des impacts, positifs et négatifs, mais ils sont encore faiblement évalués. La technologie, en elle-même, et l’utilisation des outils ne semblent plus poser de questions. Nous sommes face à une dynamique de progrès. Il est aussi vain de la louer que de la décrier, mais il est dangereux de la nier. D’autant que les promesses attachées à la transformation numérique sont nombreuses et le plus souvent exaltantes. Mais les bouleversements à en attendre - qui pour certains sont déjà engagés- sont profonds. Il ne s’agit pas seulement de continuer à exercer les métiers de la distribution avec l’aide d’autres moyens, technologiques notamment, parce que les conditions d’exercice seront bouleversées. Il faut les réinventer.

Le digital modifie de fond en comble l’organisation du travail. La séparation historique entre, d’un côté, les fonctions de la distribution, et, de l’autre, celles du back office, vole en éclats. Les processus transversaux s’imposent. En fait, le numérique pousse les entreprises d’assurance à prendre en compte tous les canaux (agences, web, téléphone, réseaux sociaux, etc.). Cela, sous la pression du client qui en décide et qui est déjà dans l’ère du digital. Tout comme nous, qui achetons nos billets de train ou d’avion par internet, sommes accros au bon coin et à twitter !

Les compagnies d’assurances se sont déjà attelées à cette tâche de réformer leurs organisations. Elles commencent à intégrer les réseaux, dans cette démarche de changement. Elles repensent leurs stratégies multicanales et s’apprêtent à remettre à plat les fonctions, les chaînes de traitement et, naturellement, les pratiques commerciales. De plus, l’impérieuse obligation de prendre le client dans sa globalité (multi-équipement, fidélisation) et de l’accompagner tout au long de la vie des contrats conduit à privilégier des approches multiples et très différentes. Ce qui a déjà des incidences sur les façons de travailler des distributeurs. Ainsi, les modes de rémunération sont en train d’être revus. On ne rémunère pas une affaire apportée à un intermédiaire par la compagnie sous forme de lead, comme une autre qu’il aura réalisée lui-même, ni un client complet pour la compagnie et un contrat unique plus volatile. Nous le voyons bien, la transformation a débuté.

En définitive, les questions posées par l’arrivée du digital sont multiples, complexes et touchent à l’essence des métiers. Et, c’est là que le bât blesse. Les périmètres d’activités ne sont révisés, dans la majorité des cas, qu’à travers des modalités fonctionnelles, et peu à travers le service promis au client. Le Digital a pour vocation de supprimer les étapes inutiles, les duplications couteuses et les sources d’erreurs. En d’autres termes, de mieux faire le travail. Toutefois, les simplifications annoncées posent la question de la place d’une relation humaine « en face à face » dans le dispositif relationnel proposé au client par la numérisation. Des interrogations qui ne sont que peu abordées. Et pourtant, quelles seraient les bonnes raisons qui inciteraient les clients à se rendre dans un lieu physique pour y rencontrer un interlocuteur ? Comment ces instants peuvent-ils, doivent-ils s’inscrire dans la relation et comment viennent-ils conforter, enrichir et nourrir la relation numérisée ? Cette rencontre peut-elle être virtuelle (par Skype, Webex ou autre) ?

Or, si nous pensons que la relation humaine est au cœur de l’acte d’assurance, c’est bien parce que c’est elle qui crée la confiance. Elle doit donc rester centrale. Le dire ne suffit pas, il faut déterminer comment dans un dispositif qui sera continu entre chaque client et la compagnie. Ce qui constitue une formidable opportunité de réhabiliter la proximité et la fonction commerciale jusqu’ici faiblement considérée, voire méprisée.

Henri DEBRUYNE

*Constat tiré du livre blanc Innovation et transformation numérique de l’assurance publié en mars 2015 par le pôle Finance et Innovation ww.finnance-innovation.org